Ce mois-ci, la photographie fête ses 200 ans à Paris, se souvient de Robert Capa et Martin Parr, retourne aux origines avec Niépce, et part crapahuter à Budapest, IA dans la poche.
EXPOSITIONS
Deux cents ans de photographie, sous la verrière Ando
Sous la verrière que Tadao Ando a redessinée pour la Bourse de Commerce, Remember Me aligne 700 photographies, de Man Ray à Cindy Sherman. Le titre est emprunté à Barbara Kruger, qui y installe sa plus grande œuvre jamais montrée en France.
Il y a quelque chose d’un peu vertigineux à entrer dans la rotonde en sachant qu’on va y croiser, sur les mêmes cimaises, Man Ray et Wolfgang Tillmans, Lee Miller et Annie Leibovitz. Remember Me, que la collection Pinault ouvre le 7 octobre, réunit environ 700 œuvres de plus de 70 photographes pour un parcours libre, sans chronologie, construit autour d’une seule question : que garde-t-on d’une image ?
Le titre vient d’une pièce de Barbara Kruger, Untitled (Remember me), qui occupe la rotonde et ses vingt-quatre vitrines. C’est la plus grande installation que l’artiste ait jamais réalisée en France, et elle donne le ton de toute l’exposition : la photographie n’y est pas montrée comme une histoire qu’on déroule, mais comme une mémoire qu’on active.
Le lieu n’est pas neutre non plus. Tadao Ando a glissé, dans l’ancienne halle aux blés, un cylindre de béton brut qui capte une lumière zénithale très particulière — celle-là même qui tombe cette année sur deux siècles de photographie, pile pour le bicentenaire de l’invention de Niépce. Ce que je retiens, en sortant : cette exposition ne cherche pas à prouver quoi que ce soit. Elle montre juste comment un même geste, fixer la lumière, a pu servir des intentions aussi différentes que celles de Doisneau et de Sherman.
Martin Parr est mort en décembre 2025. Global Warning, le catalogue assemblé peu avant sa disparition, ressort comme un dernier regard sur nos vacances, nos supermarchés et nos zoos — toujours aussi drôle, un peu moins léger qu’avant.
Il y a un exercice difficile en photographie : garder son ironie intacte jusqu’au bout, sans qu’elle vire à l’amertume. Martin Parr, mort le 6 décembre 2025, l’a plutôt réussi. Global Warning, publié chez Phaidon pour accompagner l’exposition du Jeu de Paume, rassemble 216 pages et environ 180 images choisies par le photographe lui-même dans les mois qui ont précédé sa mort — de ses débuts en noir et blanc dans les campings anglais à ses foules saturées de couleur devant les temples et les distributeurs de billets.
Ce qui frappe en le feuilletant maintenant, ce n’est pas la nostalgie qu’on pourrait attendre d’un livre posthume. C’est la constance : cinquante ans à photographier la même chose, essentiellement, notre incapacité à profiter d’un endroit sans le consommer. Le titre, Global Warning, résume tout sans avoir besoin d’un texte de plus.
Pour un photographe, Parr reste une leçon d’endurance plus que de style : rester sur le même sujet, avec le même flash un peu cru, pendant cinquante ans, jusqu’à ce que le monde finisse par confirmer qu’on avait raison de s’en moquer un peu.
Deux instituts photo sur la même rue, un fleuve qui sépare deux villes, et une lumière de fin d’après-midi qui fait vibrer le Parlement depuis Buda. Budapest se photographie par vagues — jamais tout à la fois.
Budapest, j’y étais 4 jours fin septembre et cette ville a un avantage que peu de villes européennes possèdent : elle se regarde elle-même. Depuis la colline de Buda, le Danube offre un plan fixe sur le Parlement, ses 265 mètres de façade néogothique, ses dômes qui s’allument une quinzaine de minutes après le coucher du soleil, jusqu’à 23h en été et 22h l’hiver. Depuis la citadelle de Gellért, tout juste rouverte après travaux, c’est l’inverse : le château de Buda, le pont des Chaînes et la ville entière se déploient dans un seul cadre.
Côté institutions, la rue Nagymező concentre à elle seule deux adresses obligées : la Maison hongroise de la photographie (Mai Manó Ház, au 20), installée dans l’ancien atelier du photographe de cour Mai Manó, et le Centre Robert Capa (au 8), consacré au photojournalisme et à l’héritage du natif de Budapest. On y va pour l’exposition du moment autant que pour la librairie photo au rez-de-chaussée du Mai Manó, une des meilleures de la ville.
Côté matériel, Café Analóg, rue Kazinczy dans le quartier juif, tient plus du repaire lomographe que du magasin — pellicules, appareils jetables, bric-à-brac argentique, et un mur de photos instantanées qui vaut le détour même sans rien acheter. Le bon moment pour tout ça : le bain Széchenyi se photographie mieux le matin, en lumière directe sur la façade, avant que les groupes n’arrivent.
ACTUALITÉS
Huit heures de pose pour une seule image
En 1826, Nicéphore Niépce installe une plaque d’étain à la fenêtre de sa maison de Bourgogne. Il lui faudra plusieurs heures de pose pour fixer la première photographie de l’histoire.
Le Point de vue du Gras, la plus ancienne photographie conservée, montre un pan de toit flou et une aile de pigeonnier — presque rien, à peine lisible. Niépce ne savait même pas encore ce qu’il regardait : pas de viseur, pas de contrôle en temps réel, juste l’idée qu’une image pouvait rester fixée quelque part.
Deux cents ans plus tard, on shoote un match de foot en rafale à trente images par seconde. Ce que ce cliché presque illisible nous rappelle, à l’heure du bicentenaire : on a mis deux siècles à s’impatienter.
Depuis juin 2026, Lightroom Classic trie vos photos à votre place. De quoi passer de 3000 clichés à une sélection en quelques minutes plutôt qu’une soirée entière.
La fonction, en test depuis octobre 2025, analyse un dossier entier et repère automatiquement les images nettes, les yeux fermés, les doublons. Un système de curseurs permet d’ajuster le seuil de sévérité du tri, et rien n’est supprimé sans validation.
Ce que ça change vraiment : pas le jugement esthétique, qui reste entièrement humain, mais le temps qu’on peut enfin lui consacrer plutôt que de le perdre à cliquer.