Une édition d’ouverture : un livre qui arrête le temps, deux expositions à voir, une biennale où la photographie descend dans la rue, et 80 ans de regard japonais.
LIVRES
Peut-on photographier le temps ?
Aperture N°264 - Hiroshi Sugimoto
Avec Stop Time, Hiroshi Sugimoto imagine un numéro d’Aperture qui traverse plusieurs siècles pour parler de lumière, de science, de photographie et de disparition. Une drôle de façon de rappeler qu’une photographie commence toujours par une question de temps.
Une photographie dure une fraction de seconde.
Enfin, officiellement.
Avec Hiroshi Sugimoto, les choses deviennent rapidement moins simples.
Le nouveau numéro d’Aperture, intitulé Stop Time et publié sous sa direction éditoriale, traverse une période qui va de 1637 à 2050. Oui, 2050. Le magazine regarde donc en arrière, en avant et un peu de côté, avec une obsession commune : comprendre ce que la photographie fait au temps.
Sugimoto s’intéresse depuis longtemps à cette question. Ses célèbres Theater condensent des heures de projection lumineuse en une seule surface blanche. Ses Dioramas transforment des scènes figées en quelque chose qui paraît presque vivant. Ses photographies donnent souvent cette impression étrange : le temps n’a pas disparu, il s’est simplement arrêté quelque part dans l’image.
Dans Stop Time, l’idée s’élargit. Le numéro parle de camera obscura, de Newton, d’expériences optiques, d’images scientifiques, de mémoire, d’extinction et même de ce que pourrait devenir la photographie.
Ce que j’aime surtout, c’est le déplacement du regard.
On pense souvent à la photographie comme à l’art de saisir l’instant. Sugimoto rappelle qu’elle peut aussi faire exactement l’inverse : ralentir, condenser, répéter, attendre, projeter.
Une photographie peut montrer une seconde. Elle peut aussi en contenir des heures, des années ou une histoire entière.
C’est peut-être pour cela que certaines images restent longtemps en tête alors qu’on ne les a regardées que quelques secondes.
Le paradoxe est assez joli : pour arrêter le temps, il faut d’abord savoir le regarder.
Et pour un photographe, c’est probablement une meilleure occupation que de courir après lui.
Surtout à cinquante ans passés.
Le temps commence à devenir un sujet assez sérieux.
EXPOSITIONS
Nice, mais avec un appareil photo
À Nice, septembre ne se contente pas de prolonger l’été. Avec L’Image Satellite, la ville devient pendant quelques semaines un terrain de photographie contemporaine. Une bonne raison de regarder Nice autrement.
Nice a un problème pour le photographe : elle est déjà beaucoup trop photographiée.
La mer, les palmiers, les façades colorées, la Promenade des Anglais… On pourrait presque se contenter de sortir une carte postale du sac et économiser la batterie.
Et pourtant, à partir du 19 septembre, L’Image Satellite propose justement de regarder ailleurs.
Installé au 109, le festival ouvre l’Automne de l’Image et rassemble photographie contemporaine, cinéma 3D stéréoscopique, édition et performances. Le programme mélange expositions collectives et présentations d’artistes, avec notamment le Prix Satellite 2026 et le projet Lone Islands de Youqine Lefèvre. L’ensemble se poursuit jusqu’au 10 octobre.
Ce qui m’intéresse dans ce genre de manifestation, ce n’est pas seulement de découvrir des photographes. C’est de voir comment une ville que l’on croit connaître change dès qu’on lui applique un autre regard.
Nice est une ville de lumière. C’est aussi une ville de contrastes, de touristes, d’habitants, d’architecture, de frontières invisibles entre le décor de vacances et la vie quotidienne. Pour un photographe, il y a donc largement de quoi faire.
Et peut-être même trop.
Le bon exercice consiste alors à ne pas photographier ce que Nice nous demande de photographier. Pas forcément la mer. Pas forcément la Promenade. Pas forcément le coucher de soleil qui a déjà eu droit à quelques milliards de déclenchements.
Une porte, une ombre, un passant, un reflet dans une vitrine. Une scène qui n’avait aucune raison d’être intéressante et qui, pendant deux secondes, le devient.
L’Image Satellite fournit une excellente excuse pour commencer par les images des autres avant de sortir son propre appareil.
Puis de repartir marcher.
C’est généralement là que les choses deviennent intéressantes.
COUPS DE CŒUR
Les endroits où quelque chose vient de se passer
Nadav Kander photographie les paysages comme s’ils avaient une mémoire. Son exposition The Edge of Things à Foam rassemble plus de trois décennies de travail et rappelle qu’un paysage peut être beaucoup moins innocent qu’il n’en a l’air.
Il y a des paysages qui donnent immédiatement envie de prendre une photo.
Et puis il y a ceux qui donnent plutôt envie de regarder autour de soi pour vérifier ce qui vient de se passer.
C’est assez souvent l’effet que me font les photographies de Nadav Kander.
Depuis plus de trente ans, Kander travaille le paysage, le portrait et le corps avec une même attention aux atmosphères. Son exposition The Edge of Things, présentée à Foam à Amsterdam à partir de septembre, rassemble cette carrière dans une grande exposition personnelle.
Ce qui m’attire chez lui, ce sont ces espaces qui semblent calmes mais qui ne le sont jamais complètement.
Une route. Une étendue d’eau. Une architecture. Un terrain presque vide. Rien de spectaculaire au premier regard. Et pourtant quelque chose résiste. Une lumière trop étrange, une couleur un peu trop froide, une distance qui empêche de comprendre exactement ce que l’on regarde.
Kander photographie souvent les endroits où le paysage cesse d’être simplement joli.
Il devient une trace.
C’est une approche qui me parle parce qu’elle rejoint une question assez simple : qu’est-ce qui fait qu’un paysage devient une photographie ?
Ce n’est évidemment pas seulement le paysage.
C’est la lumière, d’abord. Puis le cadrage. La distance. Ce que l’on choisit de laisser hors champ. Et surtout ce petit doute qui reste après avoir regardé.
Une belle photographie de paysage ne devrait peut-être pas nous dire : « regardez comme c’est beau ».
Elle devrait plutôt nous faire penser : « tiens… pourquoi ai-je envie de rester ici ? »
Chez Kander, cette hésitation est partout.
Et c’est probablement ce qui fait que ses paysages restent.
Ils ne racontent pas tout.
Heureusement.
VOYAGE
À Vevey, les photos sont dans la rue
Du 5 au 27 septembre, Images Vevey transforme la ville en parcours photographique à ciel ouvert. Cinquante projets, vingt et un pays et une bonne raison de marcher sans itinéraire précis.
Il existe deux façons de visiter une exposition de photographie.
On peut entrer dans une salle, regarder les images, ressortir et continuer sa journée.
Ou bien on peut avoir une ville entière devant soi.
À Vevey, la deuxième solution fonctionne plutôt bien.
La 10e édition de la Biennale Images Vevey se déroule du 5 au 27 septembre 2026 autour du thème We Are Family!. Cinquante projets de vingt et un pays sont installés dans différents lieux de la ville, avec une particularité que j’aime beaucoup : une partie du plaisir consiste simplement à marcher pour aller d’une photographie à l’autre.
Et cela change tout.
Une image accrochée dans une galerie possède son cadre, sa lumière, son silence. Une photographie installée dans une rue doit composer avec les passants, le soleil, une façade, une voiture garée devant et parfois un type qui décide précisément à ce moment-là de faire un selfie.
C’est moins confortable.
Donc beaucoup plus intéressant.
Vevey possède déjà une longue histoire avec la photographie. La biennale utilise cette ville au bord du Léman comme un immense terrain de jeu et fait dialoguer les images avec l’architecture et les usages quotidiens.
Pour le photographe visiteur, c’est aussi un excellent exercice.
Ne pas seulement regarder les œuvres. Regarder ce qu’elles font au lieu où elles sont installées.
Puis regarder les gens qui les regardent.
Puis, éventuellement, sortir son propre appareil.
Le thème familial de cette édition pourrait facilement pousser vers quelque chose de très sentimental. Mais la famille est aussi une question de proximité, de distance, d’habitudes, de transmission et de regard.
Autrement dit : tout ce qui fait une bonne photographie.
Je conseille donc de ne pas chercher à tout voir trop vite.
À Vevey, il faut marcher.
S’arrêter.
Repartir.
Et accepter de finir la journée avec beaucoup plus de kilomètres que prévu.
Le lac sera là pour récupérer.
INSPIRATIONS
Catalogue de l’exposition « Photographies japonaises » à la Bnf
Ce que la photographie japonaise nous a appris à regarder
La BnF ouvre le 30 septembre une vaste exposition consacrée à la photographie japonaise depuis 1945. Trois cents œuvres pour rappeler qu’une autre culture photographique peut aussi changer notre façon de regarder le quotidien.
La photographie japonaise a quelque chose d’assez agaçant.
Elle peut prendre une scène parfaitement ordinaire et la rendre soudain légèrement étrange.
Un bout de rue. Un corps. Une façade. Une fête. Une ombre. Rien de spectaculaire. Et pourtant, quelque chose ne fonctionne plus tout à fait comme prévu.
C’est précisément ce que j’aime.
La BnF consacre à partir du 30 septembre une importante exposition à la photographie japonaise, avec environ 300 œuvres issues de ses collections : 250 tirages photographiques et une cinquantaine d’ouvrages rares. Le parcours couvre près de quatre-vingts ans, de l’après-guerre à la création contemporaine, et rassemble une centaine d’artistes.
Le choix est intéressant parce qu’il ne raconte pas une seule photographie japonaise.
On y trouve le reportage, la vie rurale, les transformations urbaines, les traditions, mais aussi la photographie mise en scène, l’intime, l’expérimentation et ce que la BnF appelle l’« étrange quotidien ».
Et c’est peut-être là que se trouve la vraie leçon.
Nous avons tendance, en Occident, à apprendre la photographie avec des règles : composer, cadrer, hiérarchiser, chercher le sujet, décider de ce qui est important.
Une partie de la photographie japonaise semble parfois commencer par une autre question :
Et si tout pouvait être important ?
Une rue vide. Un geste banal. Une personne à moitié cachée. Un détail qui n’aurait normalement aucune raison de devenir le centre de l’image.
Cela produit des photographies qui demandent parfois de ralentir.
Et ralentir est probablement l’une des choses les plus difficiles à faire avec un appareil photo à la main.
La BnF possède depuis les années 1960 une collection particulièrement importante de photographie japonaise, aujourd’hui riche de milliers de tirages et de publications. Cette exposition permet donc aussi de regarder comment un regard français s’est progressivement construit sur cette photographie.
C’est ce qui rend le sujet intéressant au-delà de la simple découverte d’artistes.
Regarder la photographie japonaise, c’est parfois comprendre que nos habitudes de regard ne sont pas universelles.
Et qu’une photographie peut nous apprendre quelque chose sans nous expliquer quoi que ce soit.
Il suffit parfois de rester devant.
Un peu plus longtemps que prévu.